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À propos de la Polynésie

Retour au royaume de l'enfance et l'ambition de ne plus jamais le quitter.
À propos de la Polynésie
The Songs of Childhood are Like a Dream (Tongyao rumeng), 1998, Liu Chunjie
Le monde est un ami qui vous enlace aussitôt saisi.

Quand j'étais étudiant à Lyon, je me suis vite rendu compte à quel point la vie en ville m'était douloureuse. Parfois, j'en parlais autour de moi aux quelques amis que je m’étais faits et l'approbation était souvent générale. Mais leurs raisons différaient. Ils voulaient plus de nature, plus de place. Moi, je n'en voulais pas. Je savais que la ville ne pouvait rien pour ça parce que, par définition, elle s'était construite contre la nature pour permettre aux habitants, consentants ou contraints et moyennant un sacrifice d'espace et une part substantielle de leurs revenus, de profiter d'un environnement fonctionnel total.

J’étais convaincu qu'aucun changement durable ne pouvait venir de la ville et les nombreux débats et discussions au sujet de ses multiples iniquités, qui animaient mes amis, n’étaient pour moi que pur théâtre tant qu'on n'avait pas mené une réflexion dantesque sur le cadre : où vit-on et pourquoi y vit-on ? Parce qu'une crise existentielle féroce, devenue à force le moteur de mes mouvements, m'empêchait de sacrifier le sens aux services, je savais que la ville ne pouvait rien pour moi.

Résigné, influençable et pragmatique, je fus persuadé, comme tous, qu'il fallait « faire ses années », et que je devais « avoir un diplôme pour la sécurité ». Je finis par supporter, non sans peine, ses structures architecturales, ses modulations urbanistiques et ses coulées figées de boue grise sur lesquelles je guidais, toujours en alerte, mon lourd vélo de ville gris et rouge prêté par la ville.

Les années passèrent et j’entrepris, de peur d'incommoder mon entourage ou ces nouvelles personnes que je croisais parfois, d’atténuer mon aversion pour la ville. Je réussis à m'en accommoder en serrant les dents, puis les desserrais peu à peu et, avec le temps, finis même par sortir de mon dogmatisme pour me mettre à aimer ses grâces monnayées ; ses restaurants, ses bars, ses cinémas. Au bout d'un temps, je ne parlais plus ni d'elle, ni des regards fantômes de ses habitants, ni des pauvres bougres qui grelottaient, la tête sur le pavé ; ces hommes qui "bousculent la fragile courbe de nos sourires"1 et meurent sans avoir vu le jour renaitre.

En somme, je m’étais laissé convaincre. J’étais désormais dans l’équipe des « pourquoi pas », surtout parce que l’idée d'avoir un Vival en bas de chez moi et des films à volonté sur mon PC relié à la fibre me plaisait. Soumis, je vivotais dans une douce torpeur.

Puis vint ma dernière année d’études. Par un concours de circonstances qui relève, sans doute possible, du plus haut degré de réalisme magique, je fis mon stage dans une ferme où, Covid oblige, je passai 8 mois.

Cliques-y dont 😎

Parce que la vie ne manque jamais d'ironie, cette ferme vieille de 250 ans résistait fièrement au milieu d'une ville dortoir. Dehors, il y avait le train, les bus, la rue, les voitures ; dedans, les chèvres, les cochons, les poules, les ânes, le maraîchage sur sol vivant, et nous, Patrick, Magali, Célian, Émilie et moi. Des stagiaires, de temps à autre, des clients, les fins de semaine, mais surtout nous, petite communauté loin du temps, du monde et de ses nouvelles, reliée à lui par son temple du commerce, l’Intermarché du coin, vers lequel nous évitions, autant que faire se peut, les pèlerinages.

Là-bas, je me levais et voyais tout : ceux qui vivaient avec moi, les plants qui poussaient et que nous mangerions bientôt, les poules qui pondaient les œufs que nous mettrions dans nos pâtes à crêpes. Je pouvais ainsi relier, par la pensée, mon ventre au sol, mon être et sa survivance aux infinités de mélanges, d'accords et de synthèses que le dehors créait, après que nous l’eûtes arrangé selon nos savoirs pour en profiter pleinement. Cette expérience changea résolument mes ambitions de vie et, loin de la ville (que je pensais être la seule option faute d'horizon, caché par ses immeubles), je me promettais qu'il s'agirait désormais de trouver un lieu commode avec de la terre où faire mon antre.

Mon ambition clarifiée, je me mis à voyager en France pour trouver des fermes, des écolieux, des espaces organisés, des communes de volontaires où je pourrais, avec d'autres convaincu·es, vivre heureux dans l'effervescence et la joie qu'apporte le sens d’être libres ensemble. J'en trouvai plusieurs, et à chaque fois je fis un pas de plus vers l'affranchissement véritable. Mais là encore, je sentais que quelque chose me manquait.

Bombardé par l'info, harcelé par l'urgence, mes humeurs se firent sans cesse changeantes. Hier résolument convaincu, je ne savais désormais plus quoi faire ni pour quoi le faire. L’idée du voyage naquit alors, d'abord comme une fuite. Je me disais que, peut-être l'accablement physique et l’exténuation mentale pourraient avoir enfin raison de cette turbine à pensées. Il fallait que je parte loin, dans des lieux inconnus, par des moyens nouveaux et formidables pour effacer mon tableau noir rempli de concepts, de théories, de principes, d'esquisses, de plans ; de fantaisies ; de projets, d'obsessions, de généralités, de croyances, de mythes ; de mirages. Voyageur sans boussole, je me mis à suivre mes envies précaires en m'aidant des alizées et en arpentant les sentiers reconnus. Puis le voyage me rinça, fit tomber en moi des barrières et me mit à nu. J'y pris goût et il devint mon repaire. Mais toujours, je sentais que quelque chose me manquait.

3 ans plus tard, ma sœur et moi sommes sur le balcon d'une maison d'amis, immense, aux allures japonaises, que nous gardons sur la presqu'île de Tahiti. Les yeux rivés sur la mer au loin, entourés des montagnes sublimes, piliers de cette île mystérieuse, nous parlons de tout mais surtout de retour. Ce que ça nous a fait, ce qu'on en a compris. Elle, il y a 3 ans ; moi, il y a quelques mois. La sagesse de ma sœur, au détour d’une phrase, me transperce, et je me rends compte d'une chose que je n'avais jamais intériorisée : j'ai passé mon enfance ici. Bien sûr, je le savais, mais ça a toujours été pour moi le détail d'une différence que beaucoup portaient. Avoir grandi ailleurs qu'en France n'était pas si original au fond. J'en tirais peut-être un flegme atypique, mais rien de plus caractéristique. Jusqu'à ce jour, je n'avais pas pleinement saisi ce que ça sous-entendait.

J'ai passé mon enfance ici, à Tahiti, en Polynésie. J'ai grandi, ai appris, me suis fait élever par elle. Arrivé à 3 ans sur l'île, les premières images de ma vie et le monde de significations que je porte en moi viennent des cocotiers majestueux du jardin de mon père ; du bruit des vagues qui se couchent et me bercent près de la maison de ma mère ; du goût si sucré du lait des vaches du plateau de Taravao, que je n'ai retrouvé nulle part ailleurs ; de ces montagnes de pics et de vert tropical, solitaires mamelons desquelles coulent l'eau que nous buvons ; de cet océan sans fond duquel je ne veux jamais sortir.

Mon monde intérieur, mes repères, mes idées, la langue de mes sens et ces convictions sur mon prochain, sur ma prochaine, sur ce qu'il est, sur ce qu'elle est, sur ce que je lui dois, sur ce que nous nous devons tous et avec quelle évidence tout ça se manifeste quand l'insularité est notre réalité quotidienne. Tout ça s'est forgé ici, tout ça est la norme sur cette île où beaucoup vous invitent chez eux comme si vous étiez leur neveu ; où beaucoup ont saisi, et font perdurer, les symboles et le sens que leurs ancêtres leur ont laissés ; la voie qu'ils ont tracée pour eux.

En devenant adulte, j'ai accumulé des opinions dont certaines m’empêchaient de prétendre à un héritage qui n'était pas le mien. Comment aurais-je pu oser dire « j'ai grandi ici donc je suis un peu tahitien » ? Comment me sortir de la posture du fils d'expatrié venu « vivre une expérience » dans le plus connu des paradis tropicaux français ? Je me sentais pourtant si proche des Polynésiens, moi, descendant de montagnards kabyles qui ont vécu la même violence coloniale infligée à leurs ancêtres. Mais qu'en pouvaient-ils savoir ?

Avec ma sœur, à ce moment-là, sur ce balcon, rien n'était plus limpide que cette nouvelle naissance et la joie efflorescente qui l'accompagnait. Je suis un enfant du Pacifique, et même si je ne suis pas tahitien, même si je ne le serai jamais, même si le sang qui coule dans mes veines n'est pas celui de ces poètes magnifiques dont la langue témoigne ô combien d'une hauteur d'âme et d'une profondeur comparable à celle de l'océan qui les entoure, j'ai bel et bien l'île en moi. J'ai grandi sur cette île, me suis baigné dans ses rivières, ai touché les écailles de ses poissons, les coraux de ses récifs. J'ai mangé ce que l'on mange ici, ai été à l'école ici, ai nagé, marché, rêvé ici, et je me suis fait féconder, peut-être à l'âge le plus déterminant de la vie d'un humain, par le sens de la vie de cette île pleine de légendes et de mythes. Une vie de simplicité et de dignité, une vie de travail pour soi et pour les siens, de respect des nombreux signes et socles immuables. Une vie où on pêche pour manger et plante pour vivre. Une vie où on lève encore le nez vers le ciel et la lune.

Voilà donc ce qui m'a fait partir. Pas la ville trop serrée et ses immeubles trop grands. Pas le besoin d'un cumul de paysages. Pas la fuite. Non. Je suis parti parce que le sens de ma vie m’était étranger, ou plutôt « à l'étranger », à des milliers de kilomètres et juste ici, caché par ma mémoire rusée qui s’était plu à recouvrir l'évidence pour me forcer à chercher en moi-même. « Souviens-toi », murmurait-elle, mais je ne pouvais l'entendre dans le tumulte de mes pensées. « Souviens-toi de l'enfant que tu étais ; peut-être est-il encore là, quelque part, peut-être peut-il encore t'aider ? », et il me sauva d'un engourdissement désastreux.

Il m'a fallu ce détour pour vous dire ce qu'il est difficile de dire au sujet de la Polynésie. Maintenant que cette introduction est terminée, passons à l'illustration et laissez-moi vous emmener aux Marquises.

Te aroha ia rahi.


  1. Fanon, Frantz. « Le colonisé en question ». Dans Pour la révolution africaine : écrits politiques. Paris : François Maspero, 1964